Le 16 novembre 1984, Bruno et Dominique Legaignoux déposent le brevet d'une aile gonflable. Huit jours plus tard, Arnaud de Rosnay disparaît en mer. Entre ce brevet et la première aile vendue passeront treize ans, une société en faillite et un bateau dont personne ne voulait. Voici comment le kitesurf est né, brevet à l'appui.
Il y a une image, dans le brevet américain numéro 4 708 078, qui devrait figurer dans tous les clubs de kite de France.
C'est la figure 10. Un bonhomme dessiné à main levée, harnaché, penché en arrière contre la traction, les pieds dans des chausses, tracté sur une planche par une aile en forme de croissant. Une flèche indique le sens de marche. Sous le dessin, une ligne représente la surface de l'eau.
Ce dessin date de novembre 1984. À cette date, le kitesurf n'existe pas, et il n'existera pas avant treize ans. Personne au monde ne pratique ce qui est représenté sur cette feuille, et les deux hommes qui l'ont dessinée n'ont encore rien vendu.
Ils s'appellent Bruno et Dominique Legaignoux. Ils sont frères, ils sont de Quimper, et ils viennent d'inventer votre sport.
Depuis 1820, on se fait tirer par un cerf-volant, et ça n'a jamais donné un sport
L'idée de se faire tirer par un cerf-volant est vieille comme la révolution industrielle.
Dans les années 1820, un instituteur anglais nommé George Pocock attelle des cerfs-volants à des voitures. Il appelle son engin le charvolant, publie un traité entier sur ce qu'il nomme « l'art aéropleustique », et fait rouler sa famille sur les routes du Somerset à une vitesse qui inquiète les diligences. Son système de pilotage utilise déjà quatre lignes. Deux cents ans plus tard, c'est encore le principe.

Le charvolant de George Pocock, planche de son traité de 1827. Le pilotage à quatre lignes est déjà là.
En 1903, Samuel Cody traverse la Manche dans un canot pliable tracté par cerf-volant, après avoir mis au point des cerfs-volants capables de soulever un homme, que l'armée britannique regardera de très près.

Le cerf-volant porteur d'homme de Samuel Cody, vers 1908.
En octobre 1977, un Néerlandais du nom de Gijsbertus Adrianus Panhuise obtient un brevet, le NL7603691, qui décrit très exactement ceci : une planche flottante de type surf, un pilote debout dessus, tracté par un engin de type parachute relié à un harnaisLa ceinture ou la culotte qui reprend la traction de l’aile, pour ne pas tout tenir dans les bras..
C'est le kitesurf. Écrit noir sur blanc. En 1977.
Il ne s'est rien passé. Aucune exploitation, aucun pratiquant. Le brevet a dormi.
Côté français, Arnaud de Rosnay, l'inventeur du speed sail, utilise dès 1980 un cerf-volant pour tracter sa planche pendant sa traversée entre les Marquises et les Tuamotu, en déplaçant le point d'accroche pour ne pas être condamné au vent arrière. Il dépose un brevet de parafoil en 1979.
Un siècle et demi de tentatives, donc, et toujours pas de sport.
Une aile à caissons tombée à l'eau se remplit et coule
C'est le mur contre lequel tout le monde s'est cassé les dents.
Une voile de traction à caissons, celle de tous ces brevets, est une aile souple que le vent gonfle en la traversant. Elle fonctionne très bien tant qu'elle vole. Dès qu'elle touche la surface, elle se remplit d'eau, elle coule, et la session est finie. Vous êtes à un kilomètre du bord, avec un chiffon mouillé et personne pour vous ramener.
Tant que ce problème n'est pas résolu, il n'y a pas de sport. Il y a des traversées d'aventuriers et des brevets qui dorment.
Panhuise avait eu l'idée du kitesurf, de Rosnay la pratiquait à sa façon. Le mérite des frères Legaignoux tient ailleurs, ils ont résolu le seul problème qui comptait.
Le brevet du 16 novembre 1984 met de l'air dans le bord d'attaque
Ce jour-là, Bruno et Dominique Legaignoux déposent en France la demande de brevet FR8417701, sous le titre « aile de propulsion à armature gonflable ».
Au lieu d'une voile souple, ils dessinent une aile dont le bord d'attaque, le bord avant qui attaque le vent, est un boudinLe tube gonflable qui arme l’aile et la fait flotter quand elle tombe à l’eau. gonflé d'air, complété par des lattes transversales gonflées elles aussi, le tout sous une enveloppe souple. Une structure qui tient sa forme parce qu'elle est sous pression, et non parce que le vent la remplit.

Figures 1 et 2 du brevet : l'aile « configurée comme un segment sphérique », et son profil, qui est un profil d'aile d'avion.
Une aile pleine d'air flotte. Tombée à l'eau, elle reste en surface et se relance, et le pilote n'est plus condamné après la première erreur.

Figure 4 : le boudin de bord d'attaque en croissant et les lattes transversales. C'est l'architecture de toutes les ailes à boudins d'aujourd'hui, quarante ans plus tard.
Le texte du brevet est consultable en ligne. Il décrit une aile légère « configurée comme un segment sphérique », de profil aérodynamique, pilotée par deux lignes reliées aux extrémités par des poulies. Et il contient cette figure 10 qui sert de couverture à cet article, un rider tracté sur une planche, dessiné avant que quiconque le fasse.
La date de l'invention est le 16 novembre 1984, et pas 1987 comme on le lit à peu près partout, y compris sur la version anglophone de Wikipédia. Novembre 1987, c'est la date de délivrance du brevet américain. Trois ans d'écart, et toute la différence entre « ils ont breveté avant tout le monde » et « ils ont breveté après ». Le document officiel donne la priorité au 16 novembre 1984.
Huit jours après ce dépôt, le 24 novembre 1984, Arnaud de Rosnay disparaît dans le détroit de Formose lors d'une traversée en planche à voile. Son corps ne sera jamais retrouvé. Le pionnier français qui tractait sa planche au cerf-volant depuis 1980 s'éteint la semaine même où deux Bretons déposent le papier qui va rendre l'idée praticable. Il n'en saura jamais rien.
Pendant treize ans, les deux frères vendent un catamaran
Avoir le bon brevet ne suffit pas. Entre 1984 et 1997, les frères Legaignoux ne vendent pas d'ailes. Ils cherchent quoi accrocher au bout.

1984, le premier test de traction d'un C-kite, depuis une annexe de voilier. Photo versée sur Wikimedia Commons par Brunolgx, CC BY-SA 3.0.
En 1985, ils sont aux essais de vitesse de Brest, sponsorisés par EDF. En 1990, ils sortent leur premier prototype nautique sérieux, un petit catamaran gonflable tracté par l'aile. Léger et stable, une réponse d'ingénieur.

1990, le prototype d'engin gonflable destiné au grand public. L'aile est déjà au point. C'est ce qui est en dessous qui pose problème.
En 1993, ils créent une société pour le vendre. D'après le récit publié par Universkite, elle s'appelle Wipikat, contraction de wing powered inflatable catamaran.
Ça ne marche pas. En 1995, la société s'arrête. Le public ne veut pas du bateau.
Les essais menés avec l'UCPA font alors remonter l'information que les deux frères vont enfin entendre. Les gens s'intéressent à l'aile, pas à l'engin qu'elle tire.

En juin 1997, ils créent Wipika, qui ne vend plus qu'une aile et une barre. La production passe à l'échelle industrielle avec NeilPryde, puis part en Chine chez Lam Sails quand NeilPryde arrête le parapente.
Treize ans pour comprendre qu'ils tenaient le produit depuis le début, et qu'ils le vendaient avec un bateau autour.
Cent ailes vendues en 1997, quinze mille en 2001
| Année | Ailes vendues |
|---|---|
| 1997 | 100 |
| 1998 | 500 |
| 1999 | 2 000 |
| 2000 | 6 000 |
| 2001 | 15 000 |
En France, le nombre d'élèves en école passe de 500 en 1998 à 4 000 en 2001.
Treize ans pour vendre les cent premières ailes. Quatre ans pour en vendre quinze mille.
Pendant ce temps, en 1996, Laird Hamilton et Manu Bertin montrent le kitesurf au large de Maui. Manu Bertin teste les prototypes Legaignoux et fait remonter les casses, ce qui fait progresser les ailes plus vite que n'importe quel bureau d'études. En février 1997, il fait la couverture de Wind Magazine, tiré à 70 000 exemplaires, et le grand public français découvre le sport.
Côté planches, un ancien véliplanchiste professionnel installé près de Montpellier sort la sienne. Raphaël Salles a fondé F-One en 1994 dans une pièce de sa maison, en reprenant son numéro de voile, F-1. En 1997, il produit la 215 rouge, première planche de kite de la marque, inspirée d'un surf shapé par Eric Arakawa qui traînait dans son garage. La même année, Laurent Ness, qui se faisait déjà tracter sur un funboard à La Grande-Motte en 1992, ouvre à Carnon ce qui est présenté comme la première école de kitesurf d'Europe.
En septembre 1998, la première compétition a lieu à Maui. Elle est gagnée par Flash Austin. En 1999, Robby Naish et NeilPryde entrent dans la danse et le sport bascule dans le grand public.
Pendant vingt ans, chaque aile vendue dans le monde a payé une licence à Quimper
Le brevet de 1984 couvre l'architecture même de l'aile à boudins, et c'est cette architecture que tout le monde utilise. Fabriquer une aile de kite oblige donc à payer une licence aux frères Legaignoux.
Ils commencent à en vendre en 1999. Naish est le premier licencié. Suivent NeilPryde en août 2000, Slingshot, Ricci, puis Bic et Takoon en 2003. F-One sort sa première aile gonflable, la MACH1, en 2002, après avoir pris la licence.
Pendant près de vingt ans, une part de presque chaque aile vendue sur la planète est remontée vers deux frères de Quimper. Bruno Legaignoux a ensuite conçu le bow kite, cette forme à fort allongementLe rapport entre l’envergure d’une aile et sa largeur. Plus il est grand, plus l’aile remonte au vent. et à barre de dépower efficace qui a de nouveau bouleversé le marché au milieu des années 2000, et l'a licenciée à son tour.
Le brevet initial a expiré le 8 novembre 2005. Depuis, l'architecture est libre, et c'est aussi pour ça que les gammes se sont multipliées après cette date.

1995, le trimaran à foils des frères Legaignoux. Ils n'ont jamais cessé de chercher ce qu'on pouvait mettre sous une aile. Vingt ans plus tard, le foil est partout.
Le kite entre aux Jeux olympiques en 2024, quarante ans après le brevet
Le reste est une affaire d'institutions, et ce fut long.
En France, la FFVL reçoit la délégation kitesurf en 1995. Le premier championnat de France de freestyle a lieu en 2001. En 2005, l'AFNOR publie des normes de sécurité après des accidents mortels, le sport a grandi trop vite et les systèmes de largage sont encore approximatifs.
Côté olympique, le kitesurf a connu une porte ouverte puis claquée. En mai 2012, il est annoncé aux Jeux de Rio 2016 en remplacement de la planche à voile. En novembre de la même année, la fédération internationale revote et réinstalle la RS:X. Le kitesurf est dehors.
Il faudra attendre Paris 2024 pour que le Formula Kite entre enfin au programme olympique. Le 4 août 2024, les premières régates olympiques de kite de l'histoire sont remportées par Valentin Bontus et Ellie Aldridge, qui deviendront champion et championne olympiques, elle étant la première de l'histoire de la discipline.
Quarante ans, presque jour pour jour, après le dépôt du brevet.

Le kitefoilLe kitesurf pratiqué sur un foil, cette aile immergée qui décolle la planche de l’eau. aujourd'hui. Photo : Louispoulain, via Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.
Une idée ne vaut rien tant que le détail qui bloque n'est pas résolu
Panhuise avait décrit le kitesurf en 1977 et il ne s'est rien passé. Ce qui a fait naître le sport, c'est la solution d'un problème précis et ennuyeux, comment redécoller une aile tombée à l'eau. Tout le reste en découle.
Le bon produit, ensuite, peut mettre treize ans à être identifié, même par son inventeur. Les Legaignoux avaient l'aile depuis 1984 et vendaient un catamaran. Il a fallu une société en faillite et des retours d'utilisateurs pour qu'ils regardent ce qu'ils tenaient.
Cette histoire est française, et le dire n'a rien d'une fierté chauvine, c'est un fait mal raconté. Le brevet fondateur est breton. Les premières planches de série sont montpelliéraines. La première école d'Europe est à Carnon. Quand vous gonflez votre bord d'attaque avant une session, vous exécutez un geste dessiné à Quimper en 1984.
Si le sujet vous intéresse, l'histoire du wingfoil suit exactement le même schéma, une invention française des années 1980, brevetée trop tôt, qui a dû attendre trente ans une technologie qui n'existait pas encore. Deux fois la même leçon.
Pour comprendre ce que le brevet de 1984 a rendu possible, lisez la fenêtre de vent. Pour choisir votre première aile, le guide du premier matériel. Et si vous voulez voir à quoi ressemble la prochaine rupture, elle est peut-être dans le parawing.
Vous nous demandez souvent
Qui a inventé le kitesurf ?
En quelle année le kitesurf a-t-il été inventé ?
Le kitesurf est-il un sport français ?
Que veut dire Wipika ?
Pourquoi les ailes de kite ont-elles un boudin gonflable ?
Quand le kitesurf est-il devenu olympique ?
Sources
- Brevet US4708078A, « Propulsive wing with inflatable armature », Bruno et Dominique Legaignoux, priorité FR8417701 du 16 novembre 1984, délivré le 24 novembre 1987, expiré le 8 novembre 2005
- Brevet européen EP0202271B1, même famille
- Brevet NL7603691, Gijsbertus Adrianus Panhuise, octobre 1977, premier brevet décrivant le kitesurf
- Wikipédia, Kitesurf, chronologie des brevets et développement en France
- Wikipedia, Kiteboarding, histoire internationale et olympisme
- Universkite, histoire du kitesurf et invention française, récit détaillé du parcours des frères Legaignoux
- Wikipédia, Arnaud de Rosnay, biographie et disparition du 24 novembre 1984
- F-One, histoire officielle de la marque, création en 1994 et première planche en 1997
- FFVL, un peu d'histoire du kite
- World Sailing, premières régates olympiques de Formula Kite, 4 août 2024
- International Kiteboarding Association, Paris 2024
- Couverture et planches techniques : figures du brevet US4708078, domaine public
- Photos de 1984, 1990 et 1995 : Brunolgx, via Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0 (images réutilisables aux mêmes conditions)
- Photo de kitefoil : Louispoulain, via Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0 (image réutilisable aux mêmes conditions)
- Gravure du charvolant, 1827, domaine public, via Wikimedia Commons
- Cerf-volant porteur d'homme de Samuel Cody, domaine public, via Wikimedia Commons